Madagascar : la ruée vers l’« or vert » et ses effets pervers

Séchage des gousses de vanille.

Indépendamment de ce labeur fastidieux, il faut aussi compter sur la clémence de Dame Nature, car dans cette région de l’océan Indien, la saison des cyclones fait souvent des ravages… Survenu en mars 2017, le tristement célèbre Enawo, qui a frappé de plein fouet la région Sava, s’est ainsi soldé par la mort de 81 personnes, la destruction de plus de 250 000 foyers, et l’endommagement des trois quarts du verger vanillier alors en production.

« Arnaques, crimes et botanique »

Mais au-delà des aléas climatiques et environnementaux, pointent d’autres menaces, bien plus préjudiciables à la filière. « À l’approche des récoltes, au moment où les champs de vanille valent le plus, cette richesse potentielle attire immanquablement son lot de voleurs, des individus prêts à tout pour aller récupérer les gousses », explique un observateur local sous couvert d’anonymat. La flambée des prix a en effet engendré le développement d’une petite criminalité (rapines, agressions) qui tourne parfois au drame, les communautés faisant davantage confiance à la justice populaire qu’à la police pour protéger leurs plantations. Les médias nationaux relaient ponctuellement des cas de personnes soupçonnées ou reconnues coupables de vol qui ont été lapidées ou lynchées, voire, pour certaines, tuées. En 2017, les autorités malgaches ont ainsi recensé onze meurtres de voleurs de vanille dans l’île, généralement perpétrés par des cultivateurs excédés résolus à se faire justice eux-mêmes.

Afin de se prémunir contre ces vols, les planteurs qui n’ont pas les moyens de sécuriser leurs parcelles sont de plus en plus nombreux à opter pour une récolte prématurée des gousses, qui se traduit par une baisse significative du taux de vanilline – molécule à l’origine de la qualité aromatique de l’épice –, la quintessence aromatique du fruit étant atteinte dans les derniers mois, semaines et jours du mûrissement. Ce ratio, normalement compris entre 1,8 et 2,4 %, peut alors chuter jusqu’en dessous des 1 %, altérant considérablement la qualité du produit « fini ». Autre pratique en cause : le conditionnement sous vide de gousses gardées d’une récolte sur l’autre – pourtant prohibé par l’État depuis 2016 –, qui permet de conserver l’humidité plus longtemps et d’augmenter ainsi le poids du fruit afin d’en tirer de meilleurs prix. Une méthode qui affecte elle aussi la teneur en vanilline, et favorise en outre le développement de substances chimiques et moisissures nuisant au profil aromatique de l’épice. Contacté, un opérateur du secteur admet que « les producteurs ont la fâcheuse habitude d’utiliser des méthodes peu orthodoxes, pour revendre au prix maximum, en ouverture de la commercialisation officielle ».

C’est un fait : la fièvre de l’« or vert » fait tourner les têtes et avec elle, c’est tout le système de production de la vanille qui se dérègle peu à peu, les agriculteurs récoltant bien trop tôt, les préparateurs transformant hâtivement et les commerçants vendant une vanille de moindre qualité aux exportateurs qui n’ont d’autre alternative étant donné la situation de monopole du pays. Une mauvaise image qui rejaillit sur l’ensemble de la filière et fait dire à Gianna Palmaro, directrice de la structure APLV Vanille, spécialisée dans la vanille et les épices malgaches de la culture à la distribution, que « les acteurs du secteur [doivent mieux s’organiser pour être en mesure de] présenter un produit premium ». C’est du reste ce qu’ils ont commencé à faire, à travers la création d’une plateforme nationale de la vanille (PNV), chargée de rendre ses lettres de noblesse à la reine des épices en lançant une date officielle d’ouverture de récolte et en améliorant la traçabilité de la production via la multiplication des contrôles et identifications des planteurs. En 2018, les exportateurs de la Sava, eux, ont carrément mis sur pied une association dotée d’une caisse permettant de distribuer une prime aux personnes dénonçant les mauvaises pratiques. Interrogé par nos confrères de RFI, Fayol Makboul, le directeur général de Hachmann Madagascar Export expliquait alors que « si les voisins préparent la vanille avant l’ouverture de la campagne, on les dénonce. Ils sont traduits devant la justice ». Un système qui, s’il semble faire ses preuves avec la diminution constatée des vols et des plaintes enregistrées, génère inévitablement un climat de suspicion généralisée, hautement préjudiciable à la qualité du vivre-ensemble.

La vanille malgache doit encore trouver sa voie

Enfin, comme le rappelle Yves Jégourel, maître de conférences à l’université de Bordeaux, directeur adjoint du cercle Cyclope – une société d’études spécialisée dans l’analyse des marchés mondiaux des matières premières –, et senior fellow du think tank marocain Policy Center for the New South, « la bonne nouvelle [les prix élevés de la vanille sur le court terme, NDLR] ne l’est en réalité pas nécessairement sur le long terme ». Le chercheur relève ainsi que « l’une des raisons historiques pouvant expliquer la domination malgache est d’ordre économique : dans un contexte national de forte pauvreté […], l’activité peut être maintenue lorsque la production des autres pays devient déficitaire ». En clair, Madagascar est le seul pays producteur de vanille qui soit « suffisamment » pauvre pour accepter des niveaux bas de prix, en toute circonstance. À l’inverse, les autres pays producteurs, plus riches, ont tendance à réinvestir la filière uniquement lorsque la courbe des prix (re)devient intéressante. C’est précisément le cas aujourd’hui et au niveau de cours actuel, nul doute que la concurrence ira croissant.De même, la hausse des prix de la vanille rend mécaniquement plus attractif tout substitut présentant un coût plus abordable. C’est notamment le cas du clou de girofle, dont l’essence, riche en eugénol, permet également de produire de l’arôme naturel de vanille, ou encore de la vanilline de synthèse2, particulièrement prisée des industriels en période de cours élevés, ces derniers cherchant alors à réduire les coûts pour conserver leurs marges.

Autant de menaces dont les autorités malgaches sont pleinement conscientes. En juin, la ministre du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, Lantosoa Rakotomalala, a ainsi réuni les producteurs et exportateurs de vanille de la Grande Île afin de réfléchir avec eux aux solutions pérennes à mettre en place pour éviter de se faire doubler par d’autres concurrents réputés pour leurs origines et la qualité de leurs gousses (Indonésie, Papouasie Nouvelle-Guinée, Inde, Tahiti, Mexique, Ouganda, Réunion, Comores…). Mais en définitive, le vrai dilemme à résoudre est ailleurs : tirer profit du surcroit de richesses généré par la filière vanille en période de vaches grasses, sans être excessivement tributaire de la nature volatile de ces revenus ni victime des conséquences sociales négatives associées. Une équation assurément complexe…

2 Aujourd’hui, d’après les estimations, le marché de la vanilline synthétique serait quasiment 10 fois supérieur à celui de son homologue naturel. Principal atout de ce substitut : son abondance et un prix stable, sans compter que la molécule coûte quinze fois moins cher à produire que la vanilline naturelle. Selon certains opérateurs du secteur, si la qualité de la vanille naturelle ne s’améliore pas, celle-ci pourrait, à terme, se voir supplantée par la vanilline de synthèse…