Natasha White, chercheuse à l’ONG anticorruption Global Witness : « La corruption favorise les systèmes opaques et les gouvernements non démocratiques à faible responsabilité sociale »

Les industries extractives (hydrocarbures, minerais, bois) africaines sont régulièrement pointées du doigt pour les pratiques de corruption qui y ont cours. Un sujet que connaît bien l’ONG britannique Global Witness, qui dénonce depuis des années les mauvaises pratiques du continent en la matière. Dans cette interview pour Ressources, la chercheuse Nathasha White, spécialiste de ces questions au sein de l’organisation, revient sur ce phénomène.
L’enjeu : comprendre les formes et les causes de la corruption au sein des industries extractives africaines

Ressources : Global Witness s’est fait connaître grâce à un important travail d’investigation sur les pratiques africaines de corruption liées aux revenus issus des ressources naturelles. Un mot sur votre méthodologie. Comment est réalisé ce travail d’enquête ? Disposez-vous de relais au sein même des organisations mises en cause ?

Natasha White : Mon travail repose souvent sur des techniques en « open source », c’est-à-dire des méthodes de recherche et d’analyse d’informations déjà disponibles dans le domaine public, présentées sous forme structurée ou non. Par exemple, le rapport « Une transaction foireuse » est basé sur une communication de la société pétrolière Soco International, cotée à la Bourse de Londres, informant ses actionnaires que les chances de succès de son contrat de revente d’actifs en République du Congo étaient très faibles. Le rapport « Sous le feu des projecteurs » a été élaboré à partir d’informations publiées dans le Journal officiel congolais, qui nous ont permis d’identifier un conflit d’intérêts manifeste lié aux contrats pétroliers du géant italien ENI. Il y a aussi des approches dites « OSINT » (Open Source Intelligence) qui nécessitent quelquefois de bonnes compétences techniques ; les informations sont publiques et disponibles en ligne, mais souvent dans des formats non structurés. Autrement, nous recevons également des tuyaux de lanceurs d’alerte qui peuvent utiliser nos canaux sécurisés.

R : Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’ingérence dans la gestion d’États souverains ?

NW : Nous sommes une organisation indépendante sans but lucratif. Nous effectuons des reportages et menons des plaidoyers basés sur des faits, en faveur de l’intérêt public et visant à exiger que les acteurs malveillants répondent de leurs actes, et ce dans de nombreux pays et secteurs économiques. Malheureusement, il arrive que ces acteurs soient des fonctionnaires ou des dirigeants politiques. Dans ces cas, notre objectif est de dénoncer leurs pratiques. Toutes les informations sur nos bailleurs, nos valeurs et notre mandat sont disponibles sur notre site Internet, www.globalwitness.org.

Natasha White, chercheuse à l’ONG anti-corruption Global Witness. Crédit : Natasha White

R : Quelles sont les ressources minières pour lesquelles il est le plus difficile d’enquêter ?

NW : Chaque ressource naturelle présente ses propres caractéristiques, lesquelles influent sur la façon dont elle est exploitée – et donc sur la façon dont nous enquêtons. Par exemple, l’extraction pétrolière est un secteur extrêmement technique et à forte intensité capitalistique. Le plus souvent, la production est centralisée et la documentation partagée entre le gouvernement central, les opérateurs privés et un réseau de comptables et d’avocats. À l’inverse, l’industrie du diamant repose souvent sur des moyens plus « artisanaux ». On peut trouver des diamants à la surface de la Terre comme en profondeur. Ils peuvent être extraits par de grosses sociétés à l’aide d’équipements high-tech, ou par des hommes, des femmes et des enfants dotés de simples pelles. Dans ce deuxième cas de figure, les diamants passent généralement entre les mains de nombreux intermédiaires avant d’être exportés. Les diamants ont un rapport valeur/volume important et de ce fait, ils se prêtent particulièrement à la contrebande. Les singularités de chaque ressource influencent donc l’économie politique qui en découle et la façon dont les différents acteurs en tirent profit. De fait, elles impactent également les méthodes d’enquêtes que nous utilisons.

R : Quels sont généralement les facteurs qui favorisent la corruption ?

NW : À mon avis, l’Homme est un être créatif qui trouvera toujours un moyen de se faire de l’argent, que ce soit de façon légale ou illégale. Cela explique pourquoi la corruption est plus ou moins omniprésente, où que vous soyiez sur la planète. Ce qui varie, ce sont les méthodes, l’ampleur et la visibilité du phénomène. La corruption favorise bien sûr les systèmes opaques, les gouvernements non démocratiques à faible responsabilité sociale. Néanmoins, elle peut aussi avoir lieu en plein jour dans les contextes les plus « démocratiques », où souvent les méthodes de lutte contre la criminalité et les pénalités sont trop insignifiantes pour avoir un réel effet dissuasif.

R : Qu’en est-il sinon des corrupteurs ?

NW : La plupart de mes enquêtes ont porté sur le secteur extractif et le commerce des ressources naturelles extraites en Afrique subsaharienne. Dans ces cas, les « corrupteurs » sont la plupart du temps des individus ou des entreprises (publiques, privées ou d’État) cherchant à mettre la main sur (ou à obtenir un accès favorisé à) des ressources – or, pétrole ou autres minéraux. Surtout dans les États pétroliers, ils opèrent en octroyant des prêts remboursables en nature (en ressources), ce que l’on appelle les « resource-backed loans », qui sont des prêts adossés aux ressources naturelles. Bien entendu, tous ces prêts ne font pas l’objet de corruption, mais nombre d’entre eux se révèlent hautement problématiques pour le pays emprunteur). Global Witness décrit depuis près de trente ans les modalités et les mécanismes de cette corruption. Ces méthodes évoluent au fil du temps, notamment pour contourner de nouvelles réglementations, s’adapter aux nouvelles dynamiques du marché ou tirer profit des nouvelles technologies. Au final, elles ont souvent pour dénominateurs communs de passer par des sociétés anonymes, généralement immatriculées dans des paradis fiscaux et de concerner des « personnes politiquement exposées » qui se feront assister par des avocats et des sociétés de relations publiques arrangeantes afin d’huiler les rouages de la corruption.

R : Souvent mises en cause dans vos enquêtes, les autorités congolaises renégocient actuellement une partie de leur dette avec certains de leurs créanciers privés. Quelle est votre appréciation de ces pourparlers ?

Global Witness relate depuis des années des faits de corruption et de détournement de fonds publics au Congo, y compris par les membres de la famille présidentielle, qui ont contribué aux multiples besoins de renflouement du pays – pourtant troisième producteur de pétrole en Afrique subsaharienne. Nous avons donc plaidé pour que tout futur soutien financier au pays soit assorti de solides conditionnalités. C’est cette exigence de conditionnalité qui a incité le FMI a repousser en décembre 2019 une nouvelle tranche d’aide au pays, car cette dernière était liée à la la conclusion d’accords de restructuration de dettes en suspens avec certains des créanciers privés du pays – trois négociants en matières premières que sont Glencore, Trafigura et Orion Oil. Le Congo serait récemment parvenu à un accord avec Orion Oil, mais à l’heure où je vous parle, les négociations seraient toujours en cours avec Glencore et Trafigura. Dans le contexte actuel, avec la pandémie de coronavirus et un cours du pétrole au plus bas, il y a pourtant urgence à trouver une solution durable à la dette du pays.

R : Au final, quelles pistes pourraient être envisagées pour réduire cette corruption en Afrique ?

NW : Il n’existe pas de solution miracle. Je dirais néanmoins qu’il faudrait améliorer la transparence autour des flux financiers, notamment en matière d’extraction et de commerce des ressources naturelles, de prêts publics (y compris aux entités publiques) et de dépenses publiques, ainsi que de propriété des sociétés. La transparence n’est cependant pas une fin en soi et ces informations doivent être exploitées à bon escient, pour exiger que les auteurs d’actes répréhensibles rendent des comptes, le cas échéant. La clé réside également dans un système judiciaire et une société civile (dont les médias) libres, indépendants et disposant de ressources suffisantes. Du côté des « corrupteurs », les places financières qui abritent de nombreuses sociétés mères (la Suisse, le Royaume-Uni, l’Union européenne, les États-Unis, Singapour, Dubaï…) doivent disposer d’une législation anticorruption robuste et d’agences publiques indépendantes possédant les ressources, le pouvoir et la compétence pour juger les affaires de corruption perpétrées aux niveaux national et international. Compte tenu de la nature transfrontalière de la plupart de ces crimes, une entraide judiciaire efficace doit être mise en place. Enfin, les pénalités doivent être à la mesure de la gravité des conséquences de ces crimes pour les populations touchées. Trop souvent, les auteurs écopent d’une amende symbolique qui ne représente ni une punition ni un moyen de dissuasion.