Togo, Gabon : des outsiders prometteurs

Sixième producteur africain de cacao avec une récolte de 9 000 tonnes en 2017/2018 (chiffres ICCO), le Togo fait figure de poids plume à côté des géants ivoirien et ghanéen. L’or brun, même s’il ne pèse guère dans le PIB national, représente cependant une part non négligeable des exportations et fait vivre près de 20 000 familles.

La libéralisation imposée par le FMI dans les années 1990 et la chute drastique des cours mondiaux ont entraîné une diminution de moitié du revenu des cacaoculteurs, tandis que sur les cinquante dernières années, les rendements étaient divisés par trois à cause du swollen shoot et de l’absence d’appui technique de la part de l’État. Dans le cadre du Programme national d’investissement agricole et de sécurité alimentaire (PNIASA) lancé en 2011, des progrès certains ont néanmoins été enregistrés, et l’on observe depuis quelques années un développement notable de la filière cacao. Du côté du secteur privé, de belles initiatives voient également le jour. Parmi les plus remarquables, Choco Togo, première structure locale de transformation artisanale du cacao togolais, fondée en 2014. Rencontre avec Delia Carmen Diabangouaya, cofondatrice et responsable qualité de cette coopérative fermement engagée à faire briller le cacao togolais au firmament des marchés local et international.

Ressources : Pourriez-vous nous présenter votre structure et nous expliquer en quoi consiste votre activité ? Pourquoi avoir décidé de créer Choco Togo ?

Delia Carmen Diabangouya : Choco Togo est une coopérative composée de jeunes togolais qui évoluent dans le secteur de la chocolaterie et produisent du chocolat naturel et artisanal 100 % made in Togo. Nous transformons le cacao bio togolais en chocolat et autres produits dérivés tels que pâte de cacao, pâte à tartiner, fèves de cacao torréfiées, etc. La coopérative Choco Togo est née du projet FYSIC (Fair Young Sustainable and Inclusive Cooperative) du programme Youth in Action, financé par l’Union européenne. En mai et octobre 2013, six jeunes entrepreneurs togolais ont été sélectionnés pour prendre part à une formation sur la fabrication traditionnelle de chocolat à Modica en Sicile, et à la Foire internationale du chocolat équitable à Città di Castello. De retour au Togo, ils se sont familiarisés avec les techniques de production locales en effectuant des séjours d’études dans des fermes de cacao. Constatant que les planteurs ne tiraient leurs sources de revenus que de la vente brute des fèves faute de l’existence d’une industrie locale de transformation, ils ont décidé de créer sur fonds propre une structure locale de transformation artisanale du cacao nommée Choco Togo, afin de pallier le manque à gagner créé par l’absence de valorisation de la filière.

R. : Qu’est-ce qui fait la particularité des produits Choco Togo ?

D. C. D. : Les chocolats Choco Togo sont dits « bean to bar ». Nous transformons donc les fèves de cacao en chocolat. Nos produits sont élaborés à partir d’ingrédients naturels locaux. En plus du sucre roux, nous utilisons par exemple le gingembre, l’arachide et la noix de coco pour créer différents types de saveurs. Une autre particularité est que nous utilisons du cacao bio d’une variété ancienne : l’amelonado, en voie de disparition. Cette variété possède un arôme et une amertume particuliers recherchés par les plus grands chocolatiers. Nous proposons ainsi une large gamme de produits composée entièrement de chocolats noirs à 50, 60 et 70 % de cacao, ainsi que du chocolat noir à l’arachide, au gingembre et à la noix de coco, des fèves de cacao torréfiées, de la pâte à tartiner… Enfin, notre processus de production, sans additifs alimentaires ni produits chimiques, conserve toutes les vertus et la saveur originelle du cacao. Il valorise en outre la typicité naturelle du produit par des transformations sans machine, comme le séchage des fèves au soleil.

R. : Vous être la première structure locale de transformation artisanale du cacao au Togo. Qu’est-ce qui justifie qu’il n’y en ait jamais eu auparavant ?

D. C. D. : Choco Togo est effectivement la première structure locale à s’être lancée dans la transformation du cacao en produits finis à partir de 2014. Depuis l’introduction du cacao au Togo par les Allemands en 1884, la totalité de la production était exportée. Cela est dû aux politiques coloniales qui ne se focalisaient que sur la production et non sur la transformation locale des matières premières. Malheureusement, après les indépendances ces schémas ont perduré, ne permettant pas la création d’industries de transformation, au Togo comme en Afrique en général. De plus, les cacaoculteurs sont restés longtemps ignorants de la richesse qu’ils produisaient, ne sachant même pas à quoi servait le cacao cultivé.

R. : Quelle est l’envergure de Choco Togo aujourd’hui ? 

D. C. D. : Choco Togo possède deux sites de production : un à Lomé, où s’effectue la transformation secondaire, et un à Kpalimé (120 km au nord-ouest de Lomé), où l’on procède à la transformation primaire. À Kpalimé, une cinquantaine de femmes travaillent à temps partiel, et à Lomé nous avons un personnel composé d’une dizaine de jeunes gens employés à temps plein. En termes de volumes de production, Choco Togo est passé de 600 kg à ses débuts à 16 tonnes en 2018. Nous avons participé à de nombreux événements nationaux et internationaux, notamment les Salons du Chocolat de Paris, Bruxelles et Milan, en 2016 et 2017, ainsi que le Salon de l’agriculture de Paris en 2017. Choco Togo a aussi reçu de nombreux prix, notamment le deuxième prix d’innovation du Salon international de l’agriculture et de l’agroalimentaire (SIALO) en 2015, le premier prix d’innovation des jeunes entrepreneurs agroalimentaire du Salon du goût Terra Madre (mouvement Slow Food) en Italie en 2015, le premier prix du meilleur projet entrepreneurial du Forum des jeunes entrepreneurs 2015 au Togo, et le second prix Jeunesse Francophone 35.35 dans la catégorie « Agriculture-Agribusiness » en 2016.

R. : Pouvez-vous nous parler de la filière cacao au Togo et de ses caractéristiques ?

D. C. D. : La filière cacao togolaise est aujourd’hui en pleine expansion, après avoir été longtemps délaissée. Les différents acteurs de la filière sont regroupés en familles : la famille des producteurs de café et de cacao du Togo, représentée par la Fédération des unions de sociétés coopératives de producteurs de café et de cacao du Togo, coopérative avec conseil d’administration (FUPROCAT-COOP-CA) ; la famille ‎des acheteurs de café et de cacao du Togo, représentée par le Syndicat indépendant des acheteurs de café et de cacao du Togo (SIACCTO) ; la famille des exportateurs de café et de cacao du Togo, représentée par le Conseil des exportateurs de café et de cacao (CECC), et la famille des transformateurs de café et de cacao du Togo, représentée par l’Association des transformateurs de café et de cacao du Togo (ATCC-Togo). Toutes ces familles se retrouvent au sein du CICC (Conseil interprofessionnel des filières café et cacao) qui a pour missions la promotion des démarches contractuelles, le dialogue interprofessionnel et la contribution au développement des filières café et cacao. La superficie totale des plantations de cacao est d’environ 26 000 hectares avec des exploitations familiales de 2 hectares en moyenne et un rendement compris entre 300 et 600 kilos/ha, et la production pour la campagne 2017/2018 s’élève à 8 000 tonnes. Les zones de production sont essentiellement concentrées dans la région des Plateaux, notamment les zones d’Agou, Kloto, Wawa, Akébou, Blitta. Bien qu’elle ne contribue qu’à hauteur de 0,2 % à la formation du PIB national, la filière cacao joue un rôle important dans l’économie togolaise, et fait vivre des milliers de familles.

R. : Quels sont, selon vous, les enjeux et les défis liés à la filière du cacao au Togo ? 

D. C. D. : Les enjeux et défis de la filière cacao togolaise sont notamment liés à la baisse de la production due au vieillissement des plantations. Qui plus est, de moins en moins de jeunes s’intéressent à cette culture, et ils sont de plus en plus nombreux à délaisser les champs de leurs parents. Le cours du cacao, souvent en baisse, n’encourage pas les producteurs, qui se tournent vers des cultures moins pénibles et plus lucratives, comme le soja ou l’anacarde. La qualité du cacao constitue aussi un défi, en ce sens que la production togolaise étant très modeste, nous devons miser sur la qualité comme avantage compétitif. Au Togo comme en Afrique en général, l’un des plus grands défis de la filière est l’industrialisation et la transformation locale de la production, seule créatrice de valeur ajoutée.

R. : Quels sont vos projets pour Choco Togo ?

D. C. D. : L’ambition de Choco Togo est de demeurer le leader de la transformation cacaoyère au Togo et de gagner à terme des parts de marché en Afrique et à l’étranger, en multipliant les produits dérivés à base de cacao et en augmentant les exportations vers la sous-région, l’Europe, les USA et l’Asie. Pour l’instant, nos chocolats sont vendus dans une dizaine de boutiques à Lomé, s’exposent en France, en Italie, en Belgique, et s’exportent au Bénin, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. Nous voulons continuer d’augmenter notre capacité de production en acquérant davantage d’équipements.

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