Avec l’envolée du cours du fer, les producteurs africains se frottent les mains

Portés par un cours du fer en pleine ascension, les pays producteurs africains voient les projets prometteurs se multiplier. Mais gare aux pesanteurs structurelles et au retour (cyclique) de manivelle !

Les actionnaires de Kumba Iron Ore peuvent avoir le sourire : avec un minerai avoisinant les 130 dollars la tonne, un plus haut de cinq ans, le premier producteur du continent (45 millions de tonnes en 2018, soit près de la moitié du fer africain extrait chaque année) s’est rarement aussi bien porté. Dans un communiqué paru en mai en amont de la publication prochaine des résultats intermédiaires de juillet, la direction de l’entreprise a ainsi indiqué que le bénéfice global « augmenterait d’au moins 160 % » par rapport au même trimestre de l’exercice précédent ! Quant au cours de l’action – cotée à Johannesburg –, il a été multiplié par… 18 depuis ses plus bas de janvier 2016, au diapason de la (forte) remontée du fer enregistrée sur la période.


Bonne conjoncture


Une envolée des prix qui fait bien entendu le bonheur des pays producteurs africains. Car « si la hausse des cours du fer se traduit par plus de bénéfices pour les opérateurs privés de la filière, elle contribue également à remplir les caisses des États (impôts et taxes diverses) et à booster le tissu économique local », rappellent les équipes de la banque d’investissement African Alliance, à Kigali. Résultat : alors que l’offre du premier producteur mondial de fer, le brésilien Vale – empêtré dans des ennuis judiciaires* et environnementaux – n’a cessé de se contracter au cours des derniers mois** et que certains sites australiens des groupes BHP Billiton et Rio Tinto ont été impactés par le passage d’un récent cyclone, les compagnies minières présentes sur le continent ont dans le même temps multiplié les annonces de projets.

Évolution du cours du fer sur trois ans (prix en dollars la tonne)
Source : Chicago Mercantile Exchange

En Guinée-Conakry, la société indienne Ashapura a ainsi concrétisé début juin la reprise de la mine de Yomboyéli, tandis que le Britannique Niron Metals prévoit de développer un projet d’exploitation de fer à Zogota, dans le sud-est du pays. Une région située non loin du gisement ferrifère de Simandou – le plus important du continent – qui, avec la reprise des cours, pourrait voir ses actuels exploitants (Rio Tinto et son partenaire chinois Chinalco) réactiver ce projet colossal. En Sierra Leone, c’est le nouveau venu, SL Mining, qui a redémarré fin juin les envois de minerai par vraquiers avec l’objectif de monter rapidement en cadence. Plus au nord, en Mauritanie – second producteur de fer du continent (11,09 millions de tonnes en 2018) après l’Afrique du Sud (74,64 millions de tonnes en 2017) –, la Société nationale industrielle et minière de Mauritanie (SNIM) a fait part de son intention de chercher des partenaires en vue d’accroître ses rendements et développer sa logistique adjacente.
Pas étonnant dans ces conditions que la production globale de fer africain soit attendue en hausse au cours des prochaines années. Le cabinet de recherche BMI Research, filiale du groupe de notation financière Fitch, estime ainsi que le minerai de fer extrait en Afrique subsaharienne devrait passer de 93 millions de tonnes en 2017 à 103 millions de tonnes en 2021. Une progression de plus de 10 %, portée en premier lieu par les producteurs ouest-africains comme la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone, qui « seront plus performants en termes de croissance » que les traditionnels grands pourvoyeurs (Afrique du Sud et Mauritanie notamment).


Défis


Il n’empêche, indépendamment de la bonne conjoncture observée actuellement, nombre de défis structurels demeurent. Corruption endémique, instabilité politique, infrastructures déficientes… La liste des écueils auxquels est confronté le continent est connue et les filières minières africaines doivent de fait aussi composer avec ces aléas. BMI pointe par ailleurs du doigt « des réglementations nationales souvent médiocres, voire défavorables aux investisseurs étrangers ». L’adoption, en septembre 2018, de la nouvelle charte minière sud-africaine, qui maintient l’obligation d’élargir encore le capital des entreprises concernées aux noirs – souvent sans contrepartie financière –, en constitue une bonne illustration. Face à ce tour de vis supplémentaire, la réaction des grands opérateurs n’a pas tardé : dans la foulée de ces dispositions réglementaires, la société Anglo American a fait part de son intention de vendre ses activités (sud-africaines) liées au fer tandis que l’Australien Ferrum Crescent annonçait sa sortie du projet Moonlight, dans la province du Limpopo (nord du pays). Autre bémol, « la nature cyclique du prix des matières premières fait que les périodes fastes de bulles sont inévitablement suivies de douloureux lendemains de krachs », prévient Léonard Mutabazi, analyste financier à African Alliance. Une leçon intemporelle sur la nature éphémère des choses et la nécessité d’anticiper. « La Cigale, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue […] », rappelait déjà au 17e siècle le poète français La Fontaine dans sa fable de La Cigale et la Fourmi. Depuis, il semble que rien n’ait changé. Au final, pour notre interlocuteur, le vrai défi des producteurs africains consistera à « parvenir à lisser dans la durée la nature erratique des revenus générés par ces activités extractives ». Un objectif assurément plus facile à formuler qu’à réaliser.

*Dans une décision rendue début juillet, la justice brésilienne a reconnu le groupe responsable des dégâts provoqués par la rupture d’une digue sur une exploitation minière, qui avait fait au moins 240 morts en janvier 2019.

**Le groupe escompte une capacité de production réduite de 75 millions de tonnes en 2019, en raison de la fermeture de plusieurs de ses unités.