Cacao : ce qu’il faut retenir du dernier rapport de la Banque mondiale sur l’économie ivoirienne (Partie 3 – Orientations)

Dans le sillage de la publication du dernier rapport de la Banque mondiale sur la situation économique ivoirienne (« Au Pays du cacao – Comment transformer la Côte d’Ivoire »), Ressources vous propose une synthèse détaillée des conclusions de cette étude, à travers une série de trois articles consacrés (Diagnostic / Mutations / Orientations). Dans cette troisième partie, retour sur les orientations proposées par l’institution financière internationale.

Source : « Au Pays du cacao – Comment transformer la Côte d’Ivoire », Banque mondiale, juillet 2019 / Neuvième édition.

Les efforts consentis par les autorités ivoiriennes en vue d’assurer un meilleur développement de la filière cacao sont perceptibles dans le PND (Plan national de développement 2016-2020), les programmes de soutien à la filière mis en place notamment par le CCC, et le rapprochement stratégique de la Côte d’Ivoire et du Ghana sur la question du cacao. Dans son rapport, la Banque mondiale propose trois axes de réflexion susceptibles d’approfondir et compléter ces efforts.

1 – Adoption d’un système de suivi et de prévision efficace

Quelle que soit la stratégie mise en œuvre pour optimiser les remarquables potentialités de la filière cacao, elle doit avant tout s’appuyer sur une connaissance précise du verger ivoirien et de la population des planteurs. Les prévisions du CCC concernent essentiellement les volumes attendus d’une campagne à l’autre, mais les anticipations de production à moyen et court terme ne sont, pour l’heure, pas suffisamment fiables. Pour y remédier, le CCC a récemment lancé le recensement exhaustif du verger cacaoyer national (zones protégées incluses) et des producteurs. Le régulateur prépare en outre un modèle de prévision à court et moyen terme intégrant les variables essentielles que sont l’évolution des superficies et de la productivité, les conditions climatiques, le prix international, etc. Ce travail devrait être finalisé en 2020.

2 – Amélioration du verger national

Plusieurs facteurs expliquent la faible productivité actuelle du verger ivoirien : culture extensive et mauvaises pratiques agricoles ; vieillissement du verger et développement des maladies ; utilisation de semences non sélectionnées ; absence de traitements phytosanitaires et d’engrais…
La lutte contre le swollen shoot1 (qui affecterait au moins 100 000 hectares de plantations) reste une priorité absolue. Bien qu’extrêmement coûteux (paiement de compensations aux planteurs pour le maintien de leurs revenus pendant la période de transition), le programme d’arrachage initié par les autorités (30 000 hectares traités à ce jour) pourrait permettre (1) la restauration du couvert forestier dans les zones protégées (reforestation) ; (2) la replantation des surfaces infectées selon des approches durables et potentiellement plus productives (agroforesterie).

1 Le swollen shoot est un virus du cacao, dont un des symptômes visibles est le gonflement de ses pousses.

L’intensification est possible avec les technologies disponibles. Plusieurs recherches menées entre 2005 et 2010, notamment par le CNRA (Centre national de recherche agronomique), ont montré qu’il existe des pratiques culturales plus vertueuses et rentables que le mode extensif. Leur adoption à grande échelle présenterait le double avantage d’accroître les revenus des planteurs tout en réduisant la pression sur les forêts et la biodiversité du pays.
Au-delà de l’aspect purement agricole, et dans l’optique de répondre au mieux aux défis qui s’annoncent (notamment le changement climatique), les autorités doivent aussi améliorer les stratégies de promotion d’une Cacaoculture intelligente face au climat (CIC) et renforcer leurs programmes de recherche (partenariat CNRA/centres de recherches internationaux et/ou privés).
Enfin, la restructuration du secteur nécessitera un vaste programme d’appui de l’ensemble des acteurs opérant dans la filière :coopération des producteurs, coopératives et acheteurs (pratiques culturales responsables) ; disponibilité des intrants nécessaires et accès des planteurs à des financements appropriés (modernisation des exploitations et intensification des modes culturaux), formation, encadrement et programmes de reconversion pour les planteurs marginaux, trop âgés ou peu productifs (utilisation de technologies plus sophistiquées)…

3 – Accroissement de la valeur ajoutée captée

Miser sur la qualité et les produits de niche. Le prix du cacao sur le marché international varie en fonction de sa qualité, définie sur la base de critères physiques (taille des fèves, humidité…), chimiques (présence de résidus, acidité…), ou éthiques (travail des enfants, déforestation…). Le cacao de qualité obtient une prime (c’est par exemple le cas du cacao ghanéen), tout comme le cacao certifié (fèves récoltées dans de bonnes conditions environnementales et sociales)2. La qualité ayant un coût (travail supplémentaire, élimination des fèves ardoisées et des sous-grades, etc.) et la prime reçue pouvant considérablement diminuer quand la demande est faible ou l’offre trop abondante, les autorités devront prêter une attention particulière au montant et à l’évolution des primes touchées par les producteurs. Niche prometteuse pour obtenir des prix plus élevés, la production de cacao « extra-fin » (2 à 3 fois le prix du cacao de qualité standard) répond à une demande pour l’instant confidentielle (6-8 % du marché mondial), mais en constante progression dans les pays développés. En Côte d’Ivoire, la production du cacao « fine flavor » a commencé assez récemment, mais présente un bon potentiel de développement.

Améliorer l’efficacité de la commercialisation intérieure (15-20 % du prix CAF) via (1) la réhabilitation du réseau routier (coûts de transport très élevés à cause de l’état de dégradation des routes et pistes de collecte) ; (2) le groupage précoce du produit près des zones de production par l’intermédiaire des coopératives (économies d’échelle) ; (3) la simplification des démarches nécessaires à l’exportation (réduction des délais et frais administratifs ainsi que du coût des services à l’export).

Trouver la bonne politique de taxation. Fixée à un taux maximum de 22 % suite à la réforme de 2011, la taxe à l’export sur le cacao, payée en partie par les consommateurs, impacte négativement les planteurs, qui ne captent qu’une part congrue du prix de vente à l’exportation par rapport à leurs homologues des autres pays producteurs (au Ghana par exemple, la taxe sur le cacao est de 10 %).

2 Longtemps considérée comme un marché de niche, la certification obéit aujourd’hui à une logique de masse, à travers un concept de « développement durable » combinant normes environnementales (préservation des écosystèmes) et éthiques (travail des enfants, traitement équitable des travailleurs, santé…), et bonnes pratiques agricoles. Actuellement en Côte d’Ivoire, environ 60 % des planteurs seraient engagés dans un programme de certification/qualité, avec des résultats encore mitigés, tant sur les revenus des planteurs que sur le respect des normes environnementales et sociales.

La politique actuelle semble donc inéquitable, d’autant qu’elle n’est pas compensée par des mesures de redistribution. Une alternative consisterait à mettre en place une politique de taxation harmonisée entre les principaux pays producteurs, notamment en Afrique. Envisagé dans cette optique, le rapprochement récent entre la Côte d’Ivoire et le Ghana aurait notamment le mérite de réduire l’incitation à la contrebande entre les deux pays.

Développer la transformation. Cette étape apparaît comme un passage obligé, mais ne saurait se cantonner à la seule transformation primaire (broyage)3. En effet, la chaîne de valeur du cacao est plus complexe que celle de la plupart des autres produits agricoles (le café par exemple, dont la chaîne de valeur se compose simplement de la torréfaction) en cela qu’elle impose une double (liqueur, beurre, tourteau), voire une triple transformation (fabrication/distribution de produits finis à base de cacao), qui concentrent la majeure partie de la valeur ajoutée de la chaîne de valeur mondiale du cacao (respectivement 35 et 44 %, contre 8 % pour la transformation primaire).

3 Les 14 usines de broyages aujourd’hui en activité en Côte d’Ivoire n’ont créé qu’environ 2 800 emplois, avec relativement peu de marges par unité transformée. Bien que la majorité des emplois créés soient des emplois qualifiés ou hautement qualifiés, et que la première transformation ait aussi permis le développement de PME de service (chaudronnerie, électromécanique, etc.) à Abidjan et San Pedro, l’effet induit reste néanmoins relativement faible.

Divers obstacles entravent le développement d’une industrie chocolatière en Côte d’Ivoire (produit difficilement transportable en raison de la chaîne du froid ; savoir-faire exigeant ; coûts de production dépendant d’autres intrants comme l’électricité, le sucre et les produits laitiers, pour lesquels la Côte d’Ivoire souffre d’un manque de compétitivité par rapport aux pays émergents asiatiques où pourrait se concentrer la hausse de la consommation dans les prochaines années), aussi la stratégie du pays doit-elle s’adapter au contexte, à la structure du marché et à son évolution. Elle peut, dans un premier temps, se concentrer sur les marchés local et régional où la demande, dopée par une urbanisation rapide et l’émergence d’une classe moyenne ouverte à de nouvelles habitudes de consommation, est en progression rapide. Bien que prometteur, ce marché demandera cependant du temps avant d’offrir des débouchés significatifs.

Pour soutenir une croissance rapide et durable de ces marchés, la Côte d’Ivoire peut d’ores et déjà (1) mener des actions de promotion du chocolat dans les habitudes alimentaires locales ; (2) s’engager sur les marchés de niche (chocolat de luxe) et le développement de nouveaux produits dérivés (boissons, confiserie, cosmétique…), notamment à travers des partenariats avec les entreprises agroalimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques déjà présentes en Côte d’Ivoire ; (3) développer un savoir-faire en fabrication de produits de qualité et « marketing/branding ».